Jour de fête à Arancou (1985)

Jour de fête à Arancou

Eglise Notre Dame d’Arancou, inauguration en 1985 suite à restauration
Eglise Nôtre-Dame d’Arancou, inauguration en 1985 suite à la restauration

Le dimanche 22 juin 1985, j’ai pris la route pour me rendre, non loin de Bidache, au petit village d’Arancou. C’était jour de fête, on inaugurait une vieille église qui, restaurée, avait l’éclat de la jeunesse. Quelle était belle au dehors, dans la splendeur dorée de ses pierres au ton de pain grillé. Quelle était belle au dedans dans la pureté sobre de ses lignes et l’aspect retrouvé de son jaillisse­ment au Xlllème siècle. Fêtant ses cinquante ans de sacerdoce, l’abbé DALLIES, un enfant du pays, l’avait évoquée quelque peu avant sa mort. S’adressant à ses confrères présents à la messe jubilaire, il leur avait dit : « Curieuse cette église d’Aran­cou… Seule peut-être du diocèse, elle est bâtie sur un énorme rocher. Que de milliers d’escalades n’a-t-on pas faites, étant jeunes, pour y entrer Jeunes et vieux des générations précédentes en ont fait autant. De plus, depuis des siè­cles, une nappe d’eau, source ou fontaine intarissable, passe sous l’église pour aller jaillir au pied de l’énorme rocher à une vingtaine de mètres plus bas. Là, vous voyez un lavoir pour capter l’eau qui va, ensuite, débordant du lavoir, ruisseler à travers prairies et champs, ayant perdu naturellement un peu de sa pureté primitive. » Cette vision était celle d’un enfant émerveillé. Je n’ai pas trouvé les vingt mètres de dénivellée le rocher ne m’a pas paru si énorme l’eau ne sort pas de dessous l’église comme les quatre fleuves qui sortaient du Paradis mais, plus prosaïquement, elle la contourne. Sans doute, ayant vieilli, la voyait-il encore comme il fallait la voir, avec les yeux du cœur.

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C’est avec les yeux du cœur que la regardaient les paroissiens d’Aran­cou. Maire et curé en tète, ils se sont démenés pour obtenir les concours nécessaires à sa restauration ils ont offert pour la rendre plus belle leurs bras et leur argent. C’était, pour eux, un acte de foi. Leur église de pierres est bâtie sur le roc. Elle est le signe de l’Eglise de pierres vivantes, établie sur le rocher fonda­mental qu’est le Christ. Les membres de celle-ci ne font qu’un, liés les uns aux autres par la force de l’Esprit Saint. Pour éprouver cette unité, pour la dire, pour en vivre mieux, en des temps reculés, les chrétiens d’Arancou ont cons­truit l’édifice où monte le merci, se fait entendre l’appel au pardon, s’exprime la joie, s’apaise le deuil, se puise le courage quotidien et s’affermit l’attente de la vie éternelle. Il n’était pas possible, ce jour-là, d’oublier qu’Arancou se trouvait sur une des routes parcourues par les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle, la dernière étape on pays gascon. Son église était liée à un « espitau » hôpital ou hospice ou hôtellerie, pour accueillir les voyageurs. Qu’il est difficile d’imaginer ces temps passés, s’étendant sur des siècles, où tant de gens pre­naient la route pour se rendre à un pèlerinage lointain ! Qu’est-ce qui mettait en branle, laïcs et prêtres, hommes et femmes, honnêtes gens et personna­ges moins recommandables ? Des bourgeois voisinaient avec des nobles, des gens peu fortunés avec des mendiants. Quoi qu’il en soit, ce qu’ils entrepre­naient n’était pas un voyage d’agrément. Des autobiographies, des relations en toutes langues nous l’apprennent. Ils supportaient la fatigue et l’inconfort, n’étaient à l’abri ni des querelles, ni des accidents, ni des brigands, des mala­dies et de la mort. Ici, à Arancou, le prieur et ses aides, au nom du Christ accueillaient les passants, leurs frères en Christ. Les loger, les soigner, les taire prier, parfois les assister dans leurs derniers moments et les enterrer décemment en terre chrétienne : tel était le rôle de l’établissement. La foi l’expliquait. Bien sûr, tout n’était pas idyllique le dévouement devait voisiner avec l’intérêt, le détachement avec la cupidité. Il en est toujours ainsi. Mais la foi l’emportait. La charité et l’idéal fondamentalement religieux de la plupart des pèlerins rencontraient ceux du prieur et de ses aides.

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Le témoignage de foi du passé – un bel héritage ! – rencontre la foi du présent. Mais à quoi servirait de restaurer une église si elle ne devait plus répon­dre à sa destination ? A quoi servirait de maintenir ce signe planté dans le paysage, si on ne savait plus le lire ? Tant de belles églises restaurées ne sont plus que des édifices qu’emplissent des concerts ou des jeux. C’est pitié. A quoi servirait d’avoir un si prestigieux héritage ai la charité venait à se refroi­dir ? Arancou a célébré le rajeunissement de son église avec une telle ferveur, les chants étaient si unanimes, la foi si transparente que de telles questions paraissent presque indécentes. Jamais sans doute dans sa longue histoire l’église n’avait vu cérémonie si éclatante ni ses voûtes n’avaient retenti d’une telle masse sonore. Vraiment la démonstration était faite qu’une célébration religieuse pouvait être une vraie fête où tous, des plus petits aux plus grands, trouvaient leur place, et que la foi pouvait rassembler un peuple.

Jean-Paul VINCENT